[Critique] Le Serpent : un Tahar Rahim venimeux sur Netflix

15 Avr 2021 - Carlito

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Netflix le sait, ses abonnés sont de grands consommateurs de serial killers. Des documentaires à l’image de celui sur Ted Bundy aux fictions comme You, les meurtriers en tout genre fascinent et font les beaux jours de la plate-forme de streaming. Ce n’est donc pas étonnant de la voir s’intéresser, en partenariat avec la BBC, à l’histoire de Charles Sobhraj.

Dans les années 70 entre la Thaïlande, le Népal et l’Inde, ce vietnamo-indien naturalisé français escroque et assassine plusieurs touristes parcourant le hippie trail asiatique. Surnommé « Le Serpent » ou encore « bikini killer », il se fait passer pour un négociant en pierres précieuses et attire dans ses filets, avec charme et assurance, ses futures victimes dont il n’hésite pas à voler l’identité. Accompagné par sa copine, Marie-Andrée Leclerc, une Canadienne, et par son acolyte Ajay Chowdhury, il aurait tué dix-huit personnes.

(C) Mammoth Screen Ltd – Photographer: Roland Neveu

Une série aux multiples visages

La mini-série de huit épisodes peut être divisée en trois segments : les meurtres de Charles, alias Alain Gauthier, sa relation avec Marie-Andrée, alias Monique, et l’enquête menée par le secrétaire de l’ambassade des Pays-Bas, Herman Knippenberg. Le tout étant enlacé au sein des épisodes via de très nombreux flashbacks.

Ce choix de narration apparaît de prime abord comme une idée assez séduisante. Il donne beaucoup de rythme à l’histoire en jumelant l’enquête avec les meurtres. On se situe tantôt dans la tête d’Herman découvrant avec effroi l’ampleur des crimes, tantôt dans celle de Charles les commettant. Non seulement on rentre rapidement dans le vif du sujet, mais cela amène une certaine tension puisque le meurtre en devient presque un personnage, au même titre que le meurtrier.

(C) Mammoth Screen Ltd – Photographer: Roland Neveu

Néanmoins, la manœuvre narrative aurait mérité d’être usée avec plus de parcimonie. Le souci étant que ces allers-retours interviennent continuellement, faisant presque office de transition entre deux scènes. Il suffirait d’être inattentif deux secondes et de rater le panneau d’indication temporel pour se perdre. Habile au début, le procédé en devient usant, voire factice lorsqu’il apparaît comme cache-misère pour éviter qu’on s’attarde sur certaines failles narratives. Un souci d’explication à l’action ou la réaction d’un personnage ? Un bond en arrière ou en avant et on passe à autre chose.

(C) Mammoth Screen Ltd – Photographer: Roland Neveu

Même chose du côté de la mise en scène qui oscille constamment entre ambiance parfaitement retranscrite, avec une photo qui ne sera pas sans rappeler les débuts de Narcos, et des plans serrés presque ridicules lui donnant un aspect assez telenovelas. On a le sentiment d’être dans un show manichéen, la bonne et la mauvaise idée se faisant face en champ contre champ.

Des personnages sacrifiés

Le Serpent ne s’attarde jamais et c’est là son plus gros problème. Si la série est efficace en termes de tension autour des actes de Charles, de l’enquête d’Herman ou de la traque qui s’en suivra, jamais on ne prend le temps de s’intéresser à la psyché des personnages. On voit ce qu’ils font et comment ça les affecte, mais on a du mal à s’investir dans le pourquoi; les justifications étant rares. Principale victime : Marie-Andrée. L’actrice anglaise Jenna Coleman se débrouille à merveille malgré son faux accent québécois, mais son rôle souffre d’un manque cruel d’explication.

(C) Mammoth Screen Ltd – Photographer: Roland Neveu

Tantôt manipulée, tantôt manipulatrice, tantôt complice, tantôt victime, « Monique » paraît réécrite à chaque scène. Il y a une distinction entre ce que la série veut nous présenter et ce qu’on voit. Doit-on l’apprécier ? Avoir pitié d’elle ? La condamner au même titre que son compagnon ? On ne sait pas puisque le show évite de nous donner trop de détails, la laissant subir le cours des événements aux côtés de Charles. Résultat, loin d’être impliqués dans sa situation (ou celle d’Herman), on a surtout tendance à s’agacer à essayer de comprendre ses raisons au-delà de l’emprise.

(C) Mammoth Screen Ltd – Photographer: Roland Neveu

Tahar Rahim, un Serpent exceptionnel

Si un seul être vous manque et tout est dépeuplé, l’inverse est également vrai. La preuve, malgré toutes nos remarques sur Le Serpent, il y a un nom qui nous a permis de profiter du séjour : Tahar Rahim.

(C) Mammoth Screen Ltd – Photographer: Roland Neveu

L’acteur français habitué aux rôles de gentils trouve ici son opposé. Maquillage, perruque, prothèses faciales, lunettes de soleil aux verres fumés, il y est méconnaissable en tueur de sang-froid. Charismatique, glacial, avenant, manipulateur, il parvient à être tout à la fois sans fausse note. Pas étonnant que l’ensemble du casting ou des intrigues tournent autour de lui, il habite littéralement le show. On a bien du mal à reconnaître l’acteur derrière le tueur au début, on l’aura totalement oublié à la fin. À ce jeu-là, Le Serpent a réussi sa mue.

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