Influencer une élection via Twitter et Facebook : mode d’emploi

2 Nov 2020 - Carlito

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mohamed Hassan -Pixabay

Les faux comptes

Ils sont légion sur les réseaux sociaux mais, la plupart du temps, les faux comptes ne s’intéressant pas tant à la politique qu’à la promotion de marques. En période électorale, les faux comptes politiques se font cependant plus visibles. Début octobre, Twitter a ainsi suspendu des faux comptes de supporters Afro-Américains de Donald Trump. Le réseau social s’est appuyé sur la récurrence anormale de certaines formules (ex: « je suis noir et je vote Trump »). Ces comptes utilisaient du reste souvent des photos volées d’agents de police ou de vétérans de l’armée pour paraître plus réalistes.

Comment ça marche ? Avec des banque d’images en libre accès et des adresses mail jetables faciles à trouver, créer un faux compte ne présente pas vraiment de difficulté. En revanche, monter un réseau de 100, 500 ou 1000 faux comptes nécessite une organisation coordonnée. À l’approche des élections présidentielles américaines, les réseaux sociaux sont aux aguets. C’est de l’ingérence étrangère dont doivent se méfier les réseaux : en septembre, Facebook a supprimé 155 comptes, 11 pages, 9 groupes et 6 comptes Instagram qui violaient les règles du réseau à ce sujet.

Quel pouvoir d’influence ? Par souci de transparence, Facebook donne régulièrement des données sur les faux comptes. En novembre 2019, l’entreprise révélait ainsi avoir supprimé 5.4 milliards de faux comptes d’utilisateurs depuis le début d’année. L’entreprise soigne sa communication en mettant en avant les millions de comptes qu’elle supprime régulièrement mais il s’agit dans l’immense majorité des cas de spammeurs. Les faux comptes à visée politique sont plus élaborés, plus subtils et plus difficiles à détecter. En témoigne la récurrence de cette méthode dans le monde entier. On peut citer l’Azerbaïdjan, où Facebook a détecté et supprimé plus de 1 000 comptes et près de 8 000 pages. D’après le réseau social, il s’agissait d’une opération de « l’Union de la jeunesse »du parti azerbaïdjanais au pouvoir. Ces faux comptes polluaient de commentaires négatifs les publications des partis d’opposition et, inversement, vantaient les mérites du parti au pouvoir. Le problème aurait qui plus est perduré pendant longtemps : une ancienne data scientifique de Facebook a en effet accusé le réseau social d’avoir ignoré ses alertes sur le sujet et de n’avoir agit qu’au bout d’un an.  Zarine Kharazian, chercheuse au Digital Forensic Lab nous explique que l’on retrouve ces méthodes « un peu partout dans le monde ». Selon elle, c’est Facebook qui est le plus concerné, le réseau social étant présent dans presque tous les pays.

Faut-il prendre des mesures ? Les faux comptes ne sont pas la méthode la plus difficile à détecter mais les contre-mesures les concernant font polémique. Comment distinguer une véritable communauté d’un ensemble de faux comptes contrôlés par un petit groupe ? La solution la plus simple est de s’assurer qu’un compte dispose bien d’une adresse mail valide et, encore mieux, d’un téléphone. Il est également aisé de détecter quand un ensemble de comptes a la même adresse IP. Mais les équipes de modérations ne sont pas assez nombreuses et la réponse vient souvent trop tard. Une solution alternative serait donc de développer des algorithmes, comme l’a fait récemment Facebook avec SybilEdge. Cet algorithme serait capable de détecter des faux comptes en s’appuyant, par exemple, sur les demandes d’amis. Mais, comme pour la désinformation, l’utilisation abusive d’algorithmes risque d’être contre-productive. Ce n’est pas parce que vous faites beaucoup de demandes d’amis que vous êtes un bot par exemple. La question des faux comptes est également assez proche de l’enjeu de l’anonymat sur internet, dont le principe est régulièrement mis en cause. Une fois de plus, les modérateurs des réseaux sociaux se heurtent au paradoxe entre la liberté d’expression et la lutte contre les manipulations.

Les mèmes politiques

Le même politique use habilement de la culture populaire et de l’humour pour faire passer un message. Donald Trump (encore lui) en est très friand. On se souvient du mème où il se mettait dans la peau de Rocky en réponse aux rumeurs sur sa santé fragile ou du mème « Sanctions are coming » (inspiré bien sûr du « Winter is coming » de Games of Throne), qui visait l’Iran. Utiliser des références ultra-connues et populaires maximise indubitablement la portée du message, qui finit partagé et liké en masse sur les réseaux sociaux. Bref, le mème permet à l’homme politique de simuler une certaine proximité avec ses électeurs à l’aide d’humour, de références, ou encore de gestuelles.

Comment ça marche ? Le terme mème peut désigner un élément culturel qui, un peu comme les gènes biologiques, se transmet d’une personne à l’autre en subissant certaines mutations au cours de ce processus. Dans bien des cas, il s’agit d’une image surprenante agrémentée d’un message humoristique qui va être décliné de nombreuses fois. Il est impossible de ne pas en avoir déjà vu, à moins de vivre dans une cabane au fond des bois, mais on peut symboliquement citer en exemple  le fameux « mème du petit-ami distrait » (Distracted boyfriend meme), une image devenue virale qui montre une femme et son petit-ami qui détourne d’ostensiblement son attention vers une autre personne, suscitant la jalousie de sa compagne.  En ajoutant du texte à chaque personnage, n’importe quel internaute peut représenter une infinité de situations.

Si n’importe qui peut faire un mème, sa réussite, dépendante du bouche-à-oreille virtuel, reste très aléatoire. Le plus souvent, ces mèmes se retrouvent sur les réseaux sociaux, mais les forums comme Reddit ou 4Chan en sont également friands. Anthony Besson, directeur de l’agence DigicomStory nous le confirme : le mème est un «véhicule très puissant» qui « attire immédiatement le regard dans un fil d’actualité ». En d’autres termes, c’est un format de communication qui assure un maximum de visibilité pour celui qui l’utilise. En politique, les mèmes sont aussi variés que les opinions et partis politiques. Parfois, un mème peut d’ailleurs être utilisé de plusieurs manières : le mème « this is fine » peut ainsi autant servir à un écologiste voulant dénoncer l’inaction politique concernant le réchauffement climatique qu’un adepte de la sécurité qui voudrait pointer le laxisme judiciaire par exemple.

Meme generator

Quel pouvoir d’influence ? Il serait exagéré de dire qu’un mème est capable de faire basculer une élection. Mais, sur les réseaux sociaux, ils ressortent avant tout le reste et ont une influence indéniable. Comme le résume très bien la vidéo du New York Times ci-dessous, la particularité des mèmes politiques par rapport à des satires politiques classiques est peut-être leur capacité à transformer complètement un événement. Auparavant, si un politicien faisait une bourde, les dessinateurs s’en donnaient à cœur joie. Mais désormais il n’est même plus nécessaire de gaffer : n’importe quelle séquence vidéo, peut être coupée, remixée, transformée avec des filtres et des effets. La vidéo du New York Times monte ainsi très bien comment les partisans de la candidate Clinton ont réussit à créer des mèmes qui lui donnait un attitude bien plus « cool » que dans la vraie vie tandis que ses opposants parvenaient à donner l’impression qu’elle était ridicule ou dérangée en utilisant des séquences vidéos pourtant tout à fait anodines. Les mèmes sont souvent très drôles. Mais ils le sont parfois tant qu’ils peuvent en venir à éclipser les questions de fond et les discussions sérieuses sur des sujets importants.

Faut-il prendre des mesures ? Contrer les éventuelles influences ou désinformations provenant de mèmes est très délicat, puisque l’on est ici en équilibre sur la fine ligne qui sépare le premier et le second degré. Le mème appartient à la catégorie de la « propagande grise », c’est-à-dire celle qui s’appuie sur une part de vérité ou sur de l’humour pour manipuler. Une méthode finalement assez proche de la publicité, et donc tout à fait légale. C’est à nous de faire la part des choses.

Les publicités ciblées

Le scandale Cambridge Analytica a fait le tour du monde en 2016 et a fait réaliser à beaucoup d’internautes que leurs données personnelles n’étaient pas seulement récoltées dans une visée économique. Selon les différentes études sur cette affaire, les données des dizaines de millions de personnes ont été « volées » et cela aurait eu une influence sur deux scrutins majeurs, le référendum sur le Brexit et l’élection présidentielle américaine de 2016.

Les réseaux sociaux.

Comment ça marche ? Votre position géographique, vos passions, votre âge, vos relations amicales ou professionnelles, vos habitudes de shopping, les associations que vous suivez… Toutes ces données peuvent être utilisées dans un but commercial (vous envoyez des pub de perceuses si vous adorez bricoler) mais aussi politiques (vous envoyer des messages associant tel candidat à la protection de l’environnement/des PME/de l’école selon que vous êtes écolo/entrepreneur/parent, etc.).

Quel pouvoir d’influence ? Aux Etats-Unis où les publicités politiques sont déjà omniprésentes à la télévision, il est logique qu’elles envahissent les réseaux sociaux. Pour Anthony Besson, l’usage de ces techniques commerciales « qui agissent dans le champ de l’émotionnel, comme la publicité, sont très efficaces en politique » et le ciblage s’avère redoutable « sur la population qui hésite ».

Quelle réglementation ? Les réseaux sociaux n’ont pas tous la même politique sur le sujet. Twitter interdit les publicités politiques dans le monde entier. Selon l’entreprise, « la portée des messages politiques ne doit pas être liée à un investissement publicitaire ».  Sur Facebook, il est possible de diffuser des publicités politiques ciblées. Mais celui qui veut en produire doit passer par un processus d’autorisation. Qui plus est, les publicités doivent être précédées d’un avertissement sur, entre autres, le financement. Bien entendu, ces règles sont elles-mêmes supplantées par les lois nationales. En France, les publicités politiques sont interdites sur les réseaux sociaux en période électorale. À noter que les pouvoirs publics sont extrêmement vigilants sur le financement des campagnes en France. Contrairement aux États-Unis, un parti français n’a pas la possibilité d’investir des millions dans un matraquage publicitaire : la Commission Nationale des comptes de campagne et des financements politiques scrute les dépenses de tous les partis politiques. « Les campagnes politiques sont extrêmement réglementées sur tous les supports, pas seulement sur les réseaux sociaux » nous précise Maître Alexandra Iteanu. Il est néanmoins important de préciser que les publicités dites « sociales » sont tout à fait autorisées en période électorale. Provenant d’associations, d’ONG et d’organisations diverses, elles peuvent promouvoir des idées politiques et donc présentes dans certains programmes mais ne sont pas associés à un candidat et rentrent de façon assez logique dans le champ de la liberté d’expression.

Le fléau des fake news

« Where’s the Birth Certificate ? » Pas besoin de préciser de qui l’on parle, la question fait évidemment référence à l’une des fake news les plus connues et concerne l’ancien président Barack Obama. Même s’il a été élu deux fois à la Maison Blanche, le démocrate a indubitablement été impacté par cette fausse information qui avançait qu’il n’était pas né aux Etats-Unis, une condition nécessaire pour devenir président. Cet exemple n’est hélas qu’un parmi tant d’autres et la liste de fake news politiques circulant sur les réseaux sociaux ne cesse de s’allonger.

Comment ça marche ? Des réseaux sociaux tels que Facebook ou Twitter, nés dans un pays où la liberté totale d’expression est garantie, sont le terreau idéal pour la désinformation. N’importe qui peut dire n’importe quoi et une fausse information peut se répandre très rapidement, y compris dans le contexte très délicat d’une élection.  L’apparition d’IA capables de générer des deep fake relativement réalistes avait créé de l’inquiétude. Mais force est de constater que beaucoup de fake news sont assez grossièrement construites (image sortie de son contexte, article de blog obscur, légende délirante sur image choc, etc.)

En 2017, de nombreuses fake news ont pollué la campagne présidentielle française (la Rolex de Jean-Luc Mélenchon, la campagne d’Emmanuel Macron financée par l’Arabie Saoudite, etc.). La fake news adopte tous les formats, de la photo à la vidéo en passant par le faux témoignage. Il est très complexe d’en donner une définition, mais on peut toujours s’appuyer sur le texte de la loi contre la manipulation de l’information, votée par l’Assemblée Nationale en 2018 qui désigne « toute allégation ou imputation d’un fait dépourvue d’éléments vérifiables de nature à la rendre vraisemblable ».

Quel pouvoir d’influence ? Les fausses informations peuvent avoir un impact considérable sur l’opinion. Cultiver le doute est indispensable sur les réseaux sociaux mais le scepticisme exacerbé, entretenu par la désinformation, peut mener à une véritable crise de confiance avec la violence en embuscade. Les élections présidentielles américaines imminentes sont à ce titre emblématiques : c’est la première fois que la désinformation a de sérieuses chances de provoquer un chaos électoral. D’après Fréderick Douzet, spécialiste en cybersécurité et professeure à l’Institut Français de Géopolitique, le contexte américain pré-élection est « une énorme opportunité pour les puissances étrangères » et ce, grâce « à la désinformation pratiquée par le président des Etats-Unis lui-même ». En effet, Donald Trump, qui utilise Twitter comme principal canal de communication, ne cesse de remettre en cause le système électoral, dont les modalités sont partiellement modifiées à cause du coronavirus. Tout cela peut mener à un flou autour des résultats et donc à d’éventuelles tensions entre les partisans des différents candidats. La polarisation à l’extrême des médias américains et, symétriquement, de la population fait que chaque camp risque de revendiquer la victoire après le 4 novembre, ou de tout simplement refuser les résultats. Et même dans une démocratie stable, un désaccord dans les urnes peut mener à un conflit dans les rues. Une tendance au chaos que nous confirme Zarine Kharazian du Digital Forensic Lab à Washington DC. : « la désinformation autour de la fraude sape la confiance des Américains dans leur propre système électoral ».

Faut-il prendre des mesures ? En France, « la législation a tout juste commencé à s’attaquer aux fausses informations », nous confie Alexandre Eyries professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Bourgogne Franche-Comté et auteur de La communication poly-tweet. Par exemple, il est aujourd’hui possible, en période électorale, « de saisir un juge qui pourra décider de supprimer un contenu sur un réseau social en seulement 48 heures ». Même si la législation est bien présente, « des rapports du CSA montrent que les règles sont toujours insuffisantes (…), notamment sur l’obligation de transparence des réseaux sociaux » indique Maître Alexandra Iteanu, avocate dans le cabinet Iteanu spécialisé, entre autres, dans la protection des données personnelles. Ce retard s’explique en partie par un décalage entre et une conception européenne où « la parole engage » et la vision américaine d’une liberté d’expression totale. De manière générale, la lutte contre les fake news se heurte au principe de la liberté d’expression, principe fondateur d’une démocratie qui se respecte, et c’est d’autant plus vrai sur internet, espace de liberté par excellence. « Les réseaux sociaux s’appuient sur l’idéologie du web 2.0, c’est-à-dire des principes des partage, de coopération, mais aussi de liberté d’expression totale » indique Alexandre Eyries. Une philosophie qui « suppose une absence de régulation et une impression de totale immunité » selon lui. Rien d’étonnant à ce que la désinformation fleurisse sur ces plateformes et qu’elle soit aussi délicate à réguler, donc. L’une des méthodes avancées par les réseaux sociaux est l’utilisation à grande d’échelle d’algorithmes, mais l’absence d’humains pour modérer le dialogue soulève beaucoup de questions. La légitimité des réseaux sociaux à arbitrer le dialogue mondial aussi. D’autres solutions sont étudiées par exemple les « messages d’alertes » sous les publications qui pratiquent la désinformation, comme l’a fait Twitter avec certains tweets de Trump à propos du vote par correspondance.

Influencer une élection via Twitter et Facebook : mode d’emploi